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C'est un moment de grâce, lorsqu'un artiste s'abandonne à la musique et qu'elle le traverse jusqu'à guider ses mouvements. Moments trop rares. Mais heureusement, les micros étaient là, en ce 22 mai 1991, lorsque Sviatoslav Richter donnait un récital à la salle Tchaikovski de Moscou et qu'il livrait quelques perles écrites par Bach. Le pianiste aborde ces pages sans se prendre la tête, visiblement heureux de retrouver des œuvres familières qu'il a longuement mûries. Le toucher est d'une rare transparence inouïe. C'est un poète qui parle, distillant sa sagesse avec candeur. Durant ses dernières années, Richter n'avait plus la technique éblouissante de sa prime jeunesse: il était parfois tendu sur scène. Mais lorsqu'il était en forme, il lâchait toutes ses crispations. Et se laissait nourrir par la musique, en quête d'absolu es de consolation. Chacune des trois Suites françaises invente son propre monde: introspectif et mélancolique dans la Deuxième, fluide et serein dans la Quatrième, éclatant de lumière et enjoué dans la Sixième. Richter évite toute précipitation, mais ne traîne pas non plus. Il ouvre ce récital avec une œuvre de jeunesse de Bach, La Capriccio sur l'éloignement de son frère bien-aimé. La sérénité qui s'en dégage reflète celle de l'artiste arrivé au bout de sons parcours.

Le Temps, 17 novembre 2001